Saorge, dans la cellule du poème

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Gouaches : Michèle Dadolle
Préface : Bernard Noël

Depuis plusieurs années, le Monastère franciscain de Saorge, dans l’arrière-pays niçois, a été aménagé en résidence d’écrivains (et plus généralement d’artistes). Chantal Dupuy-Dunier, y a séjourné à deux reprises, en hiver et en automne, avec son mari Denis Langlois, lui-même auteur.
Dans ce livre, elle évoque ces séjours :
D’abord l’arrivée à Saorge :
Le village est un château de cartes
où l’on s’attend à voir
un funambule traverser le site
sur un fil invisible
tendu tout au sommet.

Un peu à l’écart
juché en haut d’une voie très pentue,
le monastère se mérite.

C’est l’hiver. Dans les cellules dallées de noir,
chacun travaille, les épaules entourées d’une couverture.
Des fresques sur les murs blanchis à la chaux. La fenêtre de Chantal Dupuy-Dunier est surmontée d’une tête de mort qui, paraît-il, a impressionné bien des écrivains. Personnellement, elle lui trouve un air primesautier, ironique et une couleur carotte.
Écrivez ! ricane la tête de mort. Un jour, il n’en restera rien.
Dans le couloir, une inscription latine rappelle aux écrivains : « Modestia ». Le cloître, orné de multiples cadrans solaires, insiste : le temps est compté.

Lors du séjour d’automne, le jardin des anciens moines déploie une exubérance de légumes et d’aromates. Salades, tomates, citrouilles, raisins sont à la disposition des résidents qui dînent ensemble dans la vaste cuisine et parlent de leurs projets d’écriture.
Les feuilles mortes
roulent d’un bout à l’autre du cloître
éraflant le sol de leurs notes sèches.

La dernière partie du livre est consacrée à l’évocation du monastère quand, retournée en Auvergne, Chantal Dupuy-Dunier y pense encore.
Là-bas, à Saorge, les vases doivent déjà fleurir.
Saorge,
l’aérienne, l’éloignée,
mais que d’un battement de nuit,
nous pourrions rejoindre.

Elle y reviendra pour connaître le printemps et l’été de Saorge dans l’éclat de ses montagnes et donner lecture de son livre au couvent.
Un livre coloré, gourmand et sensuel, préfacé par Bernard Noël, qui lui aussi a séjourné au monastère, illustré par des gouaches orange de Michèle Dadolle.
Une incitation aussi à aller visiter la partie du monument ouverte au public, en imaginant derrière les portes des cellules la vie et le travail, hier des moines, aujourd’hui des écrivains.

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Bernard Noël

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Gouaches de Michèle Dadolle

- PRESSE :

- "Chantal Dupuy-Dunier, libertaire et iconoclaste", par Claude Kottelanne
(dans "Le Monde libertaire") :

Des ailes à Saorge, en passant par "Creusement de Cronce" (1), et même à travers les souvenirs d’enfance d’ Éphéméride (2), la poésie de Chantal ne procède en rien de l’esthétique paysagère et de l’émotion de surface. Imprégnée d’un lieu, il lui parle plus qu’elle en parle ; elle est son intermédiaire, son médium dans l’expression du paysage ou de la maison, de l’arbre ou de la pierre. Dans le « mimétisme de l’écriture avec la terre où elle a jeté l’ancre ».
Le couvent de Saorge en est de nouveau l’illustration. Reconverti en résidence d’écriture, elle le fréquente par deux fois (en février et en octobre 2006) avec son compagnon dans « la cellule du poème ». Résidence d’écriture ? J’avoue personnellement que le concept me déplaît, et c’est un euphémisme. J’y vois comme un élevage en batterie du meilleur poème monastique. Libertaire et iconoclaste, Chantal en déjoue le piège – et sans doute n’était-elle là que pour ça – dès le premier poème : « On nous donne la chambre du Père Prieur,/la plus belle,/ornée de fresques murales./Nous n’y prierons jamais,/pas plus qu’en d’autres lieux./Nous y aurons des ébats/que le Prieur ne devait pas avoir. » Et jusqu’au dernier : « Saigneur…/Le boucher suprême/qui étripe, au dernier jour,/tous les hommes/pour les suspendre à l’étal/de leur désir d’éternité. »
Le retour en automne inaugure le vrai visage de Saorge, son jardin et ses fruits : « Les citrouilles bleues succèdent aux fleurs soufrées./Dans les treilles, les raisins bourdonnent,/blancs ou framboisés. »
La grâce de l’immanence ne fera jamais tomber Chantal Dupuy-Dunier dans le prosaïsme désenchanté des vaincus. "Saorge, dans la cellule du poème" ne renonce ni à ses racines, ni à ses fleurs, ni à ses fruits. Ni au pouvoir des mots. Sa poésie le tient pour dit.

(1) Trois recueils édités par Voix d’encre. Saorge, dans la cellule du poème, 18 euros. www.voix-dencre.net
(2) Editions Flammarion.

Une lecture de Saorge, dans la cellule du poème – Chantal Dupuy-Dunier
gouaches de Michèle Dadolle (Voix d’encre, 2009)

- Lecture d’Isabelle Lévesque, dans "Diérèse" numèro 51, hiver 2010 :

Chantal Dupuy-Dunier établit le poème avec.

Son exploration naît d’une rencontre et le lieu enfante. Par déterminisme (créatif). Des lettres (DL) ont pu faire naître une géométrie de calligrammes dédiés à celui dont l’amour porte cœur comme souffle1.
C’est avec lui qu’a lieu le miracle même du poème. Il émane d’une clôture. « Dans la fervente réclusion du poème » ouvre le texte. L’amour enfermé dans un lieu de silence où chaque objet figure le dépassement. Relique, comme les vers qui enserrent l’élan sans capture.
En résidence à Saorge, la poète est accueillie dans un monastère (le sacré religieux serait pour le texte une invitation à l’élévation comme l’encre suivrait l’inspiration verticale : elle chemine des mots élus. Nous lisons et retrouvons, merveille, le souffle poétique). Lieu de conquête, pour accéder au monastère, il faut se livrer, d’abord, à l’ascension réelle et nécessaire du relief de montagne. Pour entrer dans Saorge, un pèlerinage est requis, une montée dans l’effort vers le lieu saint :

« le monastère se mérite ».

Le piment du retrait naît de l’étroit essor de front du poème (espace païen du désir, amoureux de préférence) et de la portée religieuse du lieu.

« Nous n’y prierons jamais,
pas plus qu’en d’autres lieux. »

Nous entrons dans l’intime transfert d’un mode religieux vers l’évocation amoureuse où le pluriel des objets explore les sens et guide l’émotion du deux comme foi.
« Face aux cimes dressées », tout imite l’ascension nécessaire. Point d’ascèse, l’escorte mène à l’éblouissement amoureux sans retenue, « sous les flammes de l’enfer ». Le poète s’approprie le sacré sans qu’il soit question de renoncer à l’orchestration des sens. Et la baroque dérive des « vers grouillants » s’offre pour une conjuration par le couple. Rien ne résiste. « Ecriture singulière », le poème prend possession des lieux dans le fracas de l’amour.

« Au puits,
nous puisons des mots. »

Lieux alentour gagnés par l’élan, « un laurier amoureux » n’échappe pas à la logique du lien qui enserre ce deux composé irrésistible, « j’écris à tes côtés », comme condition flamboyante de naissance du poème. La nature n’excepte pas l’évocation, autour saisi par l’exubérance, l’hiver et ses récoltes énumérées s’achevant dans le raisin où l’on pense à l’ivresse poétique que visiterait Dionysos.
Le nom Saorge (comme Cronce l’avait été2) soulève, « sagesse » ou la « Sorgue », la mémoire et emporte des mots trouvés pour le poème. Il existe. Point ne s’épuise sa source.
L’espace réduit, intérieur, est densifié. La chambre et ses « fresques à profusion » exalte. Elle converge vers le « lit » promis, l’intime, à toute heure. C’est le corps convoqué dans sa densité de chair : l’écriture proférée à deux encore.

La fin du recueil propose de retrouver Saorge, dans l’éloignement spatial et temporel (le poète revient à Encreux, lieu réel aussi, mais mot composé comme un adjectif qui réunirait l’encre et la capacité d’écrire – ou en deux mots, en creux, la page et ses reliefs possibles).
Se souvenir : l’écriture n’a pas dissous le silence. Elle recommence dans la remontée lente vers le monastère :

« Saorge loin de
dans l’écart du désir
Mais, à Saorge,
Encreux loin de,
dans l’espace du manque.

L’écriture, toujours, loin de. »

Où est le surgissement du poème.

1 Des ailes, Chantal Dupuy-Dunier – encres de Michèle Dadolle (Voix d’encre, 2004)
2 Creusement de Cronce, Chantal Dupuy-Dunier – encres de Michèle Dadolle (Voix d’encre, 2007)

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Photos du spectacle donné à Clermont-Ferrand

Lecture donnée au Monastère de Saorge


  • C.D-D écrivant dans la cellule du Père Prieur, février 2006
  • Sous la tête de mort de notre cellule
  • La fresque "Modestia"
  • L'intérieur du cloître et le puits
  • Le laurier amoureux
  • L'oratoire aux chérubins
  • Saorge, le Monastère vu du jardin
  • Saorge, le jardin étagé, octobre 2006
  • Le réfectoire des moines, fresque centrale
  • Un couloir du Monastère
  • La tête de mort de la cellule du Père Prieur
  • C.D-D écrivant dans la "cellule orientale", octobre 2006
  • Fresques cellule
  • Un couloir
  • Reflets dans les escaliers
  • Façade de la chapelle du Couvent
  • Panneau indicateur au pied de la montée
  • Vue du clocher
  • Le réfectoire des moines
  • En cuisine
  • Loquet et porte en bois d'une cellule
  • Table de travail, cellule du Père Prieur
  • "Châle de brume aux épaules de la vallée"
  • Une partie du cloître
  • L'un des paons, hôtes de ces lieux
  • Bassin au-dessus du jardin
  • Denis, dans la lumière du jardin
  • Les cadrans solaires, dans le cloître
  • Le Christ, descendu de la croix, dans la chapelle
  • Confessionnal, dans la chapelle
  • D'autres cadrans, le cloître
  • Saorge, vue du village
  • Saorge, le village, les montagnes
  • La calade qui mène au Monastère
  • La calade, ses galets
  • Rue du village
  • Le jardin, vu de la cellule du Père Prieur
  • Chat-fleur !
  • Sous la tonnelle, où l'on déjeune, où l'on écrit, où l'on (...)
  • Autre tête de mort, sculptée
  • Fresque
  • Cadran solaire ancien

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