Nos voisins, les écrivains.

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Trois ans qu’ils se sont installés. Trois hivers qu’ils ont passés, trois hivers dans cette vieille ferme, avec juste une cuisinière à bois dans la grande pièce. Quelques meubles qui ne leur appartiennent même pas, comme la maison. C’est pas des propriétaires, ces gens-là, les seuls du pays, une honte ! On se demande ce qu’ils font de leur argent. C’est suspect, des locataires, des qui ne travaillent pas pour posséder. Ici, les sous, on les met dans la pierre et dans les terres.
Moi, en plus j’ai investi dans une entreprise, la seule du canton ; dans la filière-bois, un des pôles économiques du département, avec les vieux et les lentilles. On a une A.O.C. pour les lentilles, pas pour les vieux.
J’ai construit un hangar en tôles à côté de ma maison. Tout le village est jaloux de mon hangar. Personne ne possède un hangar en tôles comme le mien. Les autres, ils disent « Vous avez-vu le hangar au Jeannot Chastang ? Y a pas plus grand dans tout le pays. »
J’suis du pays, moi, pas comme les fainéants d’à-côté. Lui, il était avocat – pas un métier de manuel, ça ! – et écrivain. Il écrit toujours. La Cocotte aussi, c’est comme ça qu’on l’appelle ici avec ses airs de la ville. Elle porte les cheveux rouges et des godasses à talons. Elle aussi, elle écrit. Poétesse qu’elle est. J’ai voulu lire un bouquin qu’elle a pondu sur le village, j’ai rien compris. Lui, autrefois, il a écrit un livre très connu contre les flics. C’est pour ça qu’ils m’ont dit : « T’en fais pas, Jeannot, on le laissera pas gagner. Grâce à toi, c’est la police toute entière qui sera vengée ! »
Au début, on se parlait. Je leur disais bonjour et eux me répondaient. Ma femme leur avait même donné une pintade de notre basse-cour. Pour les deux premiers « Jour de l’an », ils sont venus nous souhaiter la bonne année avec une boîte de chocolats. J’ai bien essayé de saouler la Cocotte en sortant la gnôle fabriquée par mon oncle, mais elle a tenu le coup mieux que je le croyais et, comme ils sont à cent mètres de chez nous, ils étaient venus à pied. C’était pas drôle comme le soir où j’ai fait prendre une cuite à l’Auguste des Fargettes et où il a cru, avec sa 203, que le premier tournant était droit. Il s’est flanqué dans le tas de fumier de la Monique. On l’a retrouvé que le lendemain matin.
Avec nos voisins, les écrivains, ça s’est gâté petit à petit, puis il y a eu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : leur silence absolu. Au début, il nous semblait bien qu’ils ne faisaient jamais de bruit.
Nous, on est habitués aux tracteurs – tiens, j’en ai acheté un plus gros la semaine dernière – à la fendeuse de bois, aux tronçonneuses. Ce que je préfère, et que mes deux gars préfèrent, ce sont les tronçonneuses, surtout le dimanche et pendant les vacances quand on est tous ensemble et qu’on a bien le temps d’en profiter, les soirs d’été jusqu’à 22 heures, quand les jours sont longs.
Une tronçonneuse, ça me rendrait poète, moi, tellement c’est joli la musique que ça fait. Tu t’en lasses jamais. Et puis c’est beau une tronçonneuse, beau comme un camion. Des camions, j’en ai deux. J’aime bien charger les bûches dedans en les jetant très fort avec le godet. Tu les fais tomber du plus haut que tu peux, on croirait une explosion : une sacrée blague pour ceux qui sont pas au courant.
Le bruit, c’est la vie.
Bref, nos voisins on a vite vu qu’ils étaient pas normaux. T’entendait jamais leurs stylos crisser sur le papier. Jamais ils ne s’engueulaient. Jamais ils ne mettaient la musique tout fort dans leur cour. Des sauvages ! Ils n’ont même pas la télé. À notre époque !
Un jour, la Manon et moi, on a décidé de porter plainte parce qu’on n’en pouvait plus. Ils nous gâchaient la vie. Au début, on espérait qu’ils s’en iraient. Rien à faire, ils continuaient à écrire en silence dans la maison d’à-côté : une véritable provocation ! J’en ai parlé au Maire. Il m’a dit :
- Aucun bruit, tu es sûr, Jeannot ? Ils ne font aucun bruit ?
- Le silence, toute la journée, je t’assure.
Avec le Maire, on se tutoie, vu qu’on était à la Communale ensemble. Mais c’est pas un violent, le Raoul Escoutoux. Il m’a dit « Adresse-toi au Sous-préfet en t’appuyant sur le Code de l’environnement » et il m’a montré l’affiche contre la porte de la Mairie, qui dit bien qu’il ne faut pas déranger ses voisins.
J’ai donc écrit au Sous-préfet pour me plaindre que le silence nous gênait. Je croyais que ces gens-là bougeaient jamais le derrière de leur fauteuil ; eh bien, je m’gourais, le Sous-préfet il est venu jusqu’à Cormier depuis Neuville, quarante-cinq bornes sur des routes qui tournent au milieu des bois ! Tout seul ! C’est lui qui conduisait. Et il a constaté qu’il n’y avait aucun bruit. Heureusement qu’il est venu se rendre compte, sinon personne ne voulait me croire même au village. « C’est pas possible ! » qu’ils disaient tous. Même Raoul Escoutoux, j’ai bien senti qu’il avait un doute et que, surtout, il voulait pas se mouiller.
Avec le Sous-préfet, Puccini qu’il s’appelle, ça n’a pas traîné. Il a dit « Je vais demander des mesures de silence à la DDASS. »
On a fait en sorte que les écrivains ne se doutent de rien, pas qu’ils se mettent à faire un léger bruit le jour des mesures, exprès, dans le but de tromper l’administration. Ils ne se sont pas méfiés. Ça n’a pas loupé : zéro décibel d’émergence !
L’avocat-écrivain a bien essayé de se rebiffer. Il a prétendu que c’était « une interprétation fallacieuse du Code de l’environnement », toujours des grands mots. Lui et la Cocotte ont même tenté de porter plainte avant moi, mais mes potes ont fait classer leur plainte sans suite avant même qu’elle soit déposée. Ils sont très forts mes potes.
Oh ! Ça n’a pas traîné ! La Manon et moi, on a collé nos voisins au tribunal. Avec les mesures de silence faites par la DDASS, y a pas eu photo : ils ont été condamnés à 450 euros d’amende et à nous verser des dommages et intérêts pour le préjudice causé. Avec ça je vais pouvoir m’offrir une tronçonneuse dernier modèle.
En plus, s’ils continuent, les écrivains, à ne pas faire de bruit, le juge a dit qu’il y aurait récidive et que cette fois-ci ça serait la Correctionnelle.
C’est quand-même pas des étrangers et des intellectuels qui vont faire la loi chez nous !

(Ce texte a été publié dans la revue de l’Atelier de l’agneau.)



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