Aurillac, l’or.

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L’OR :

Aurillac est une ville à laquelle on accède par le versant de l’humilité, en descendant au fond de cette vallée de la Jordanne où les orpailleurs, à genoux le long de la rivière, agitaient leur batée avec toute la patience de l’écriture. Ils immergeaient aussi des peaux de brebis qui retenaient parfois quelques précieuses paillettes entre les mèches de leur laine.
Au centre du jardin public, la statue du poète Vermenouze (1850-1910), plutôt beau gosse, entre deux pelouses municipales près d’un bassin avec flotille de canards, récite des vers en occitan à de vieilles dames qui s’attardent sur les bancs, au sortir de la pâtisserie voisine.
À deux pas du square, un monument rare, érigé à la gloire des droits de l’homme, présente l’originalité et le mérite de rappeler aux passants que la liberté et la justice pourraient exister sur terre.
Afin de me rendre à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres d’Aurillac, je dois quitter le centre et gagner les hauteurs conjointes d’une colline et du savoir. Ici, on étudie au vert avec un cerveau exempt de pollution. Une soixantaine d’étudiants attendent la prétendante à la succession des félibres : deux classes aux initiales barbares dont je ne me souviens pas. Quand je dis “une soixantaine d’étudiants”, il s’agit en majorité d’étudiantes, mais ce sont les garçons qui déclenchent le feu des questions : Et est-ce que ça m’a pris jeune ? Me viens-ce tout seul (la fameuse inspiration !) ou dois-je travailler un peu ? Une chanson, c’est bien un poème ? On croyait...et cœtera. Jusqu’ici, relativement facile !
Puis un jeune homme blond très frisé, aux joues rondes recélant encore une part d’enfance, me demande :
- Quelle est la différence entre les espaces blancs que vous introduisez à l’intérieur des vers et la ponctuation dont vous vous servez par ailleurs ?
Une belle pépite cette question, au beau milieu du tamis, à soupeser, à apprécier, à conduire vers le jour.
Vermenouze, lui, n’aurait pas été embarrassé pour répondre puisqu’il n’utilisait pas les espaces blancs dans sa poésie de forme classique.
Quant à moi, j’avance quelques pistes de réflexion, je risque des ébauches d’explications, mais je sais que, longtemps encore, je chercherai à les préciser et à utiliser plus judicieusement les espaces comme la ponctuation au sein de mon écriture.
Je conserverai en moi cet éclat d’or particulier d’Aurillac.

Et eux, futurs enseignants, garderont-ils quelques paillettes de notre rencontre lorsque, pendant les longs hivers, ils affronteront les routes verglacées du Cantal pour se rendre sur les espaces blancs du plateau où souffle la burle, dans les petites écoles de campagne, du moins dans celles qui existeront encore. Point d’interrogation.
En attendant, une dizaine d’entre eux affrontent courageusement le moment d’écriture poétique que je leur propose après la rencontre avec les deux classes. Un atelier d’écriture fonctionne régulièrement à l’IUFM sous la conduite de leur enseignant, le poète Jean-Louis Clarac.
À la manière d’un de mes recueils “Sécantes de la paume”, je donne comme consigne aux étudiants de décrire ce que leur suggère leur main à partir de cette amorce : “Dans ma main il y a...” ou “Dans ma main je vois...”.
Chacun plonge le nez dans sa main, l’examine comme s’il découvrait ce prolongement de lui-même qui lui tient compagnie depuis une vingtaine d’années. Je ne peux m’empêcher de penser au poème de Xavier Forneret “Un pauvre honteux”, qui se termine par cet adage : “Si tu as faim, mange une de tes mains !” Mais personne ne goûte. Ils ont mangé à midi et ne sont apparemment pas portés sur l’autophagie. Par contre, on joue beaucoup aux petites marionnettes, les poignets remuent, les doigts s’agitent ; puis les mains droites, hormis celle d’un gaucher, s’emparent du stylo et esquissent ce que l’observation et le ressenti leur dictent.
Les textes sont ensuite lus à haute voix, commentés avant d’être retravaillés, en élaguant, recherchant des images, éliminant les lieux communs. Ils seront rassemblés dans une revue collective qui, depuis quatre années, s’intitule “Entre les lignes”... de la main. Point d’exclamation.
Chaque poème possède son style. Mon préféré :
“Dans ma main,
Rien :
Ni craie,
Ni plume,
Ni souris,
Ni télécommande,
Ni livre à finir,
Ni main d’une autre,
Juste l’ennui
Au fond d’une poche.”

Cette fois, c’est à Eluard que vont mes pensées en même temps qu’au monument des droits de l’homme et j’improvise :
“Dans ma main,
l’équerre de la liberté
pour tracer des hommes debout,
une règle
pour les dessiner égaux
et, plus jamais,
de main s’opposant à une autre...”

On n’empêchera pas l’espace du rêve de demeurer une des fonctions de la poésie. Points de suspension.



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