Les compagnons du radeau

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Ce recueil est paru aux éditions Henry, dirigées par Jean le Boël, dans la collection "Ecrits du Nord".

La couverture a été réalisée par Isabelle Clément.

L’humanité toute entière embarquée sur le même radeau...

Extraits :

La litanie de la mer mime
l’uniformité de nos vies.
Les uns tentent de se divertir en jouant aux osselets
à même le plancher,
boivent dans des godets bosselés,
en échangeant de grasses plaisanteries.
Les autres, sur cette scène offerte,
tentent, avec la voile pour rideau de théâtre,
d’improviser un sens à leur destin,
de transcender le voyage.

Pour les compagnons,
Yorick improvise des pantomimes.
Il conte des histoires,
récite des vers,
pousse la chansonnette.
Son visage n’offre que sourire ou rire,
toute tristesse dissimulée à l’intérieur.
Souvent, les enfants le suivent en l’imitant.

Ton regard remonte jusqu’aux jambes,
étendues devant les hommes assis autour du jeu,
glabres ou parées de poils virils.
Jambes, c’est pas fait pour l’horizontale, l’inertie.
Jambes, c’est pas fait pour barrières entre soi et les autres.
Jambes, ça dit verticalité, tenir debout.

Pieds, c’était os et tendons ;
avec jambes, apparaît chair.


Un homme du clan des pêcheurs règne sur tous,
Charles VI et quatre font dix et dix font vingt.
Il porte couronne de perles et sabre au côté.
Avant lui, son père était roi,
et son grand-père avant son père.
Rois depuis que vogue le radeau
- Tu ne sais quand notre errance a commencé -
En laisse, le monarque tient une otarie ;
malheur à celui qui porterait la main sur l’animal.
Yorick seul a droit de l’approcher.
À plat ventre, traînant ses jambes derrière lui,
il avance sur ses bras tendus,
poussant des cris perçants.

Il y a les ministres,
personne ne sait de quoi, pas même eux,
qui ont les meilleures places,
d’épaisses couvertures,
copieuses rations et meilleure pitance.

Un tribunal juge les vols
de harengs saurs, d’eau potable, de toile,
les querelles dont certaines tournent au meurtre.
- Sur les disparitions,
chacun préfère fermer les yeux -
Quelques cages rudimentaires pour les prisonniers,
et la mâchoire des requins pour les condamnés à mort.


Le radeau de la Méduse, par Géricault


Merci aux compagnons qui, parmi tous les autres, ont accompagné le voyage :

Guillaume Apollinaire,
Charles Baudelaire,
Antoine De Saint-Exupéry,
Michel Houellebecq,
Herman Melville,
Jules Michelet,
Jacques Prévert,
Arthur Rimbaud,
William Shakespeare,
Jules Supervielle.


Notes de lecture :

MATHIAS LAIR, sur "TERRE A CIEL"

Chantal Dupuy-Dunier, Les compagnons du radeau, éd. Henry

Les compagnons mangent
par définition du même
pain rassis ou pas
sur le radeau comme
métaphore de notre trajet
à la dérive plutôt
car on ne sait pas
la destination (sauf
la trop connue) mais
qu’est-ce que Chantal
vient faire sur la mer
alors qu’elle est plutôt
du Puy (ah ! ah !)
mais si ! ce proème
se veut une lecture
de ses « Compagnons du radeau »
que Le Boël publie
sous le nom d’Henry pas
moins qu’un bilan
d’humanité (plus
ou moins) c’est un très
bon poème la preuve
elle cite en exergue Paol
Keineg qui voit la mer
dans les vagues que fait
l’avoine sous le vent mais
il n’y a pas que le vaste
océan dans le poème de
Chantal il y a aussi le
bois du plancher
des vaches (et ruminants
bipèdes) ce bois dont
on fait des radeaux dont
elle dit « les planches mortes
horizontales comme des cercueils »
et c’est là pourtant
que vivent et mangent et baisent
et naissent les vivants
que nous sommes parmi les
« rats d’eau » (oui elle ose)
et voilà notre condition
entière soumise aux vents
et aux courants heureusement
il y a un personnage un seul
Yorick dont on ne saura
jamais rien sinon
qu’il a un nom et qu’il chante
et même « il conte des
histoires » et même « récite
des vers » comme Chantal c’est
un bouffon « d’une gaité infinie disait
Hamlet son crâne en mains
ici pendaient ses lèvres que
j’ai baisées cent fois où sont
tes plaisanteries maintenant »
ainsi la seule personne plaisante
que cite Chantal était morte
depuis vingt trois ans
l’humanité pourtant persiste
« tu t’émerveilles de la beauté
des uns t’attendris devant
la laideur inédite des autres »
Chantal est comme ça
elle aime l’humain en chacun
« jusqu’au lieu où les questions
ne peuvent plus être posées »
et elle ajoute « il faut être
fou pour oser réfléchir
à note condition » c’est
ce qu’elle fait

13 juillet 2021 : Osvaldo Ariel Tonello accompagne son périple cycliste avec ce recueil, dont il lit, de façon émouvante, trois extraits :

Puis trois autres, arrivé à Clermont-Ferrand, en étant parti de Nice 6 jours avant :

Merci à lui !


  • Le crâne de Yorick
  • Ophélie, par Millais

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