Les compagnons du radeau

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Ce recueil est paru aux éditions Henry, dirigées par Jean le Boël, dans la collection "Ecrits du Nord".

La couverture a été réalisée par Isabelle Clément.

L’humanité toute entière embarquée sur le même radeau...

Extraits :

La litanie de la mer mime
l’uniformité de nos vies.
Les uns tentent de se divertir en jouant aux osselets
à même le plancher,
boivent dans des godets bosselés,
en échangeant de grasses plaisanteries.
Les autres, sur cette scène offerte,
tentent, avec la voile pour rideau de théâtre,
d’improviser un sens à leur destin,
de transcender le voyage.

Pour les compagnons,
Yorick improvise des pantomimes.
Il conte des histoires,
récite des vers,
pousse la chansonnette.
Son visage n’offre que sourire ou rire,
toute tristesse dissimulée à l’intérieur.
Souvent, les enfants le suivent en l’imitant.

Ton regard remonte jusqu’aux jambes,
étendues devant les hommes assis autour du jeu,
glabres ou parées de poils virils.
Jambes, c’est pas fait pour l’horizontale, l’inertie.
Jambes, c’est pas fait pour barrières entre soi et les autres.
Jambes, ça dit verticalité, tenir debout.

Pieds, c’était os et tendons ;
avec jambes, apparaît chair.


Un homme du clan des pêcheurs règne sur tous,
Charles VI et quatre font dix et dix font vingt.
Il porte couronne de perles et sabre au côté.
Avant lui, son père était roi,
et son grand-père avant son père.
Rois depuis que vogue le radeau
- Tu ne sais quand notre errance a commencé -
En laisse, le monarque tient une otarie ;
malheur à celui qui porterait la main sur l’animal.
Yorick seul a droit de l’approcher.
À plat ventre, traînant ses jambes derrière lui,
il avance sur ses bras tendus,
poussant des cris perçants.

Il y a les ministres,
personne ne sait de quoi, pas même eux,
qui ont les meilleures places,
d’épaisses couvertures,
copieuses rations et meilleure pitance.

Un tribunal juge les vols
de harengs saurs, d’eau potable, de toile,
les querelles dont certaines tournent au meurtre.
- Sur les disparitions,
chacun préfère fermer les yeux -
Quelques cages rudimentaires pour les prisonniers,
et la mâchoire des requins pour les condamnés à mort.


Le radeau de la Méduse, par Géricault


Merci aux compagnons qui, parmi tous les autres, ont accompagné le voyage :

Guillaume Apollinaire,
Charles Baudelaire,
Antoine De Saint-Exupéry,
Michel Houellebecq,
Herman Melville,
Jules Michelet,
Jacques Prévert,
Arthur Rimbaud,
William Shakespeare,
Jules Supervielle.


Notes de lecture :

- ANNIE FOREST-ABOU-MANSOUR, dans "L’ECRITOIRE DES MUSES" :
https://www.lecritoire-des-muses.fr/les-compagnons-du-radeau/

Les compagnons du radeau
Chantal Dupuy-Dunier
Les Ecrits du Nord. Editions Henry (2021)

Les compagnons du radeau : « L’humanité toute entière embarquée sur le même esquif » (1)

D’emblée le titre métaphorique du recueil poétique atemporel de Chantal Dupuy-Dunier donne le ton. Les compagnons du radeau : les humains, infiniment petits dans l’immensité du monde, « Fourmis pathétiques », tous frères (2), inexorablement embarqués, bon gré mal gré, vers leur destination ultime. Ils partent vers un ailleurs dont ils ignorent les étapes. Ils partent pour une espèce de voyage initiatique dont on ne revient pas.

Le rire à l’effet d’exorcisme

C’est un voyage sur un radeau, reflet de la vie, avec ses joies et ses peines, ses certitudes et ses surprises où chacun joue un rôle passif ou actif comme Yorick, en grec « le travailleur de la terre », l’unique passager nommé qui prend le parti de rire et d’amuser les autres, clown moqueur, malicieux et fantaisiste, poète à la logorrhée verbale intarissable : « La dérision préserve Yorick. / Aux quintes de toux, / il dédie des vers spasmodiques, / il accompagne les coliques / par une dysenterie verbale, /enlève les lambeaux brûlés de sa peau, / comme Grock / lorsqu’il retirait les lames de rasoir/ d’entre les touches de son piano, / Avec un rire malicieux : ‘Sans blague…’ ». Yorick rit pour se protéger lui-même et donner de la gaieté aux autres « à partir de rien et de moins que rien » (3), pour détourner les esprits de sombres réalités comme l’injustice (« Il y a les ministres, / personne ne sait de quoi, pas même eux, / qui ont les meilleurs places, / d’épaisses couvertures, / copieuses rations et meilleure pitance. »), le fanatisme mortifère (« Il y a peu, tu as lavé du sang répandu sur les planches. / Des compagnons se sont mutinés / derrière un fier barbu aux yeux d’airain (…) »), la violence envers la nature (« Certaines graines / semées par les oiseaux / s’enracinent entre les planches. / Un homme en avait repiqué un carré, / il enseignait leur nom savant aux enfants du radeau. / Certains se plaignaient qu’elles tenaient trop de place. / Une nuit, on les a arrachées »). Il plaisante pour oublier les dictatures (« Chaque fin de semaine, / d’un bout à l’autre du radeau, / l’armée défile. / Tous doivent la regarder passer, / hommes aux garde-à-vous, / même appuyés sur des béquilles / »), l’absurdité de la vie (« quotidien absurde « ), l’intolérable réalité de la mort : « Parfois, à la tombée du jour, / on découvre, portés par un courant, des algues et des cheveux mêlés, / une robe virginale / plaquée contre le cadavre mince / d’une fille qui fut belle ». Une mort injuste parce qu’arrivée trop tôt, s’emparant d’une jeune femme ayant (peut-être) tenté de fuir l’inacceptable, rêvant d’un ailleurs meilleur. La mort toujours tapie dans un coin, prête à bondir. La mort anticipée, déjà présente dans le sourire de l’homme : « Il éclate d’un rire / qui découvre ses dents, / son futur rire de mort… ». Dans le dernier poème du recueil, cette mort inéluctable – la fin du voyage – est acceptée tout simplement dans un éclat de rire à l’effet d’exorcisme : « Un immense éclat de rire de Yorick, / le dernier / ». Après ce vers, succède sur la page un blanc porteur de sens, temps d’attente avant l‘inexorable tragédie : « Nous tombons… ». Point d’orgue final résonnant dans l’infini avant un silence vertigineux, suspension du texte et du temps, concrétisation de l’indicible s’ouvrant sur l’éternité.

Un lyrisme ténu

Le titre Les compagnons du radeau est la concrétion essentielle de l’ensemble des poèmes, les liant dans l’histoire de l’Existence. Il s’agit d’une succession de textes, sans titres, plus ou moins longs, habitant l’aire scripturale de l’ouvrage, une succession de moments donnant l’impression que les choses se vivent dans l’instant. Des moments uniques tissés les uns aux autres par le fil de la vie, par sa transmission, fluide vital parcourant les corps de génération en génération : « Calligraphie des sillons, / Contes transcrits depuis l’enfance / sur un parchemin vivant ». Chantal Dupuy-Dunier donne à voir l’humanité emportée fatalement sur la même embarcation sur laquelle personne n’a de prise, (« C’est de l’eau que naissent les hommes, / de l’amnios primitif, / cernés par les mots / abusés dès le premier jour.///Une bouche distille des signifiants / à leurs oreilles. //// Plus jamais, ils n’auront le choix ») dans un recueil au lyrisme ténu, à la tonalité parfois nostalgique, quelque fois pessimiste, (« Certains gosses sont cruels, violents / en un mot ‘humains’ » : paradoxe tragique !) , où le « je » se dérobe pudiquement derrière le « tu » (« Tu rêves à ces êtres contemplés dans les livres d’images / trouvés dans une vieille malle en bois / aux ferrures rongées par la rouille »). Dans une continuité fragmentée, la poétesse montre la vie de ses débuts (l’ouvrage s’ouvre sur le vers « Dans nos maisons d’enfance » : lieux protecteurs symbolisant la stabilité, les racines) à sa fin. Elle dit les peines mais aussi les joies, les beautés de la vie, des paysages, des rêves dans une poésie libérée de la versification, au rythme incantatoire léger et doux, faisant appel à des mots choisis avec soin, nommant de façon précise la réalité, véhiculant avec subtilité et délicatesse des critiques sur la société. Les compagnons du radeau : un émouvant et esthétique recueil poétique emmenant le lecteur dans la beauté et la sensibilité d’une remarquable poétesse au cœur humaniste et tendre.

Du même auteur :

C’est où Poezi ?
(1) Citation de Chantal Dupuy-Dunier
(2) Le substantif « compagnon » est issu du latin « cum » et « panis » signifiant « celui qui partage le pain »
(3) Phrase de Grock, un clown du début du XXe siècle

- MATHIAS LAIR, sur "TERRE A CIEL"

Chantal Dupuy-Dunier, Les compagnons du radeau, éd. Henry

Les compagnons mangent
par définition du même
pain rassis ou pas
sur le radeau comme
métaphore de notre trajet
à la dérive plutôt
car on ne sait pas
la destination (sauf
la trop connue) mais
qu’est-ce que Chantal
vient faire sur la mer
alors qu’elle est plutôt
du Puy (ah ! ah !)
mais si ! ce proème
se veut une lecture
de ses « Compagnons du radeau »
que Le Boël publie
sous le nom d’Henry pas
moins qu’un bilan
d’humanité (plus
ou moins) c’est un très
bon poème la preuve
elle cite en exergue Paol
Keineg qui voit la mer
dans les vagues que fait
l’avoine sous le vent mais
il n’y a pas que le vaste
océan dans le poème de
Chantal il y a aussi le
bois du plancher
des vaches (et ruminants
bipèdes) ce bois dont
on fait des radeaux dont
elle dit « les planches mortes
horizontales comme des cercueils »
et c’est là pourtant
que vivent et mangent et baisent
et naissent les vivants
que nous sommes parmi les
« rats d’eau » (oui elle ose)
et voilà notre condition
entière soumise aux vents
et aux courants heureusement
il y a un personnage un seul
Yorick dont on ne saura
jamais rien sinon
qu’il a un nom et qu’il chante
et même « il conte des
histoires » et même « récite
des vers » comme Chantal c’est
un bouffon « d’une gaité infinie disait
Hamlet son crâne en mains
ici pendaient ses lèvres que
j’ai baisées cent fois où sont
tes plaisanteries maintenant »
ainsi la seule personne plaisante
que cite Chantal était morte
depuis vingt trois ans
l’humanité pourtant persiste
« tu t’émerveilles de la beauté
des uns t’attendris devant
la laideur inédite des autres »
Chantal est comme ça
elle aime l’humain en chacun
« jusqu’au lieu où les questions
ne peuvent plus être posées »
et elle ajoute « il faut être
fou pour oser réfléchir
à note condition » c’est
ce qu’elle fait

- JACQUES MORIN, dans "DECHARGE 191 de septembre 2021 :

- DIDIER GAMBERT, dans "LICHEN" de décembre 2021 :

Didier Gambert a lu Les Compagnons du radeau, de Chantal Dupuy-Dunier (Les Écrits du nord, Éditions Henry, juin 2021, 132 p., 12 €).

Pour quelle raison, en parcourant le dernier ouvrage de Chantal Dupuy-Dunier, ai-je pensé aussitôt à La Nef des fous de Sébastien Brant, paru le jour du Carnaval de 1494 ? Bien évidemment, l’image du radeau appelle celle de la nef, mais aussi, bien sûr, encore, et tout s’enchaîne, celle de bien d’autres bateaux, radeaux, galères, trirèmes, qui hantent la mémoire des hommes, depuis l’Arche de Noé qui assura dans les temps bibliques, si l’on en croit la fable, la survie des êtres vivants, jusqu’au Radeau de la méduse, en passant peut-être par le bateau d’Ulysse, puis encore celle de ces embarcations de fortune auxquelles des hommes en détresse confient leur sort désormais pour passer d’une terre à l’autre.

Pour reprendre le mot de Pascal, misanthrope sublime : « nous sommes embarqués ».

Les Compagnons du radeau se présente ainsi comme une sorte de fable métaphysique. Le radeau, c’est un peu (beaucoup) la Terre. Et les hommes enserrés dans cet espace clos ressemblent énormément à ceux qui s’y entassent malgré eux. Il y a des « vieux », des « vieilles » (« Nos pieds, / si différents et pourtant si semblables. / Ceux des vieux, / aux talons ravinés, / aux ongles épais, / vaisseaux bleus saillants / sur lesquels s’attardent les mouches. / Ceux des vieilles, / déformés par ce qui a, / jadis, alourdi leur silhouette, / et la porosité de leurs os », (p. 11) au portrait non flatté. L’autrice tient à montrer le ravage du temps sur des êtres qui ont été jeunes, et puis ont vécu... Il y a aussi les pieds « des jeunes femmes / aux mouvements insaisissables libellules » et ceux « des hommes vigoureux / plantés sur le rafiot / comme les fondations d’une demeure » (p. 12). Il est clair que cet âge, qui est celui de la force et de la maturité pourrait croire à son éternelle jeunesse, tant la souplesse, la vigueur et l’assurance semblent le caractériser. Quant aux enfants, leurs petits pieds « que leurs mères croquent en bêtifiant » ont une « odeur de caillé » (p. 13). On hésite ainsi, face à tant de matérialité, mais c’est bien là le lot de l’espèce humaine, entre l’attendrissement et la répulsion.

Ceci étant dit, ces « pieds », qui constituent le socle vivant de l’humanité, font l’objet dans le début du recueil d’une étrange sollicitude : « Tu prends dans tes mains / les uns après les autres, / les pieds de tes compagnons. / Tu caresses, avec la même compassion, / ceux des vieux ou des jeunes. / Tes doigts remontent / le long des voûtes, / jusqu’aux orteils. / Ils parcourent la plante, / donnent un peu d’assise / aux hommes déroutés / tels des girouettes entre les bras du vent » (p. 14). Les hommes, comme dans l’imagerie du Moyen-Âge, apparaissent avec leur corps souffrant et périssable, qu’il convient de traiter avec douceur, et charité.

Les pieds, ce sont aussi ceux de Yorick, tout droit sorti de Hamlet. Alors qu’on le connaissait plutôt sous l’espèce d’un crâne terreux que contemplait longuement le héros, Chantal Dupuy-Dunier lui donne la légèreté d’un danseur : « Yorick aime danser dans le vent, / réglant son rythme sur le sien. / Ses pieds nus battent les planches. / Il peut tourner comme un derviche, / jusqu’à l’ivresse » (p. 15).

Il y a dans cette fable, quelque chose de « L’Albatros » de Baudelaire, ou encore des ces moments de calme et d’errance maritime et d’attente non comblée qui font le charme puissant d’un roman tel que Moby Dick. Il ne s’agit pas ici de multiplier les allusions littéraires mais de suggérer que l’ouvrage de Chantal Dupuy-Dunier se trouve, et peut-être malgré lui, comme serti, enserré, dans ces fictions maritimes qui l’ont précédé : « La litanie de la mer mime / l’uniformité de nos vies. / Les uns tentent de se divertir en jouant aux osselets / à même le plancher, / boivent dans des godets bosselés, / en échangeant de grasses plaisanteries. / Les autres, sur cette scène offerte, / tentent, avec la voile pour rideau de théâtre / d’improviser un sens à leur destin, / de transcender le voyage » (p. 18). On entend là quelque chose comme : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage… », ou encore : « Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, / Le cœur gros de rancune et de désirs amers, / Et nous allons, suivant le rythme de la lame, / Berçant notre infini sur le fini des mers ». Tout voyage est donc métaphysique. Les scènes qui ont lieu à bord du radeau tiennent du symbole : la vie est un théâtre, ou bien un songe, ou encore un jeu d’ombres.

Après les pieds, viennent les jambes (« Jambes, c’est pas fait pour l’horizontale, l’inertie. / Jambes, c’est pas fait pour barrières entre soi et les autres, / Jambes, ça dit verticalité, tenir debout » p. 20). Viennent aussi les mains : « Les mains, / papillons, ailes déployées, / ou chrysalides recroquevillées sur elles-mêmes. […] Toutes ces machines à saisir outils ou nourriture, / tenir une canne ou un filet pour pêcher, / ajuster une fronde, / réparer les attaches des planches… / Les caresses qu’elles renferment, / les gestes pour peindre ou tracer des signes, / pincer les cordes d’un instrument. // Mains vertigineuses. » (p. 24). On se dit alors, et ce d’autant plus qu’ensuite interviennent les visages, que Les Compagnons du radeau contient une forme d’ode au corps humain, à l’humaine condition. La poétesse s’efforce semble-t-il de restituer à ces passagers perdus, trompant l’ennui de la traversée, la dignité que tout s’emploie à leur arracher.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce recueil, bien plus qu’on ne peut en dire ici. Les poèmes disent la succession des jours, le spectacle offert par l’océan, aubes, nuits et crépuscules (« Parfois, le jour / se change en nuit plus dense que les nuits. — on pense alors à la Lettre de Pline narrant l’éruption du Vésuve — / Le cercle devient noir » (p. 32) ; « Tous craignent l’éclair / qui perce certains soirs, / l’abcès noir du ciel » (p. 55) ; « Il est des jours / où l’océan ouvre et referme ses ailes autour du radeau, / comme s’il voulait lui apprendre à voler / parmi les sirènes et les feux de Saint-Elme » (p. 75) ; « Coucher de soleil sorcier aux mains de flammes », p. 78). On n’est pas loin non plus de « Soleil cou coupé » d’Apollinaire, et peut-être peut-on penser aussi au « Bateau ivre » de Rimbaud.

Cela fait beaucoup de références, mais parmi les compagnons du radeau figurent aussi un certain nombre de passagers clandestins dont la liste figure à la page 129. Ce sont, assurément, de bons compagnons.

Il ne reste plus qu’à souhaiter bon vent au lecteur. Il trouvera dans ce livre de quoi rêver, de quoi penser.

- JACQUELINE PERSINI, dans "POESIE PREMIERE" Numéro 81 :

Chantal Dupuy-Dunier, Les compagnons du radeau, vignette de couverture Isabelle Clément, Les écrits du Nord, éditions Henry, 2021, 127 pages, 12 €.

Réfléchir à la précarité de notre condition, est-ce folie ? Chantal Dupuy-Dunier s’y risque nous embarquant sur un radeau où vie et mort cohabitent dans les clapotis et les rumeurs de l’océan. Les planches grincent mais le bois se souvient des arbres vivants. Certes il deviendra cercueil mais auparavant, peut-on inventer des sens au destin, transcender les plaintes et les sanglots ? Yorick, « bouffon ressuscité » sait rire et même conter des histoires, réciter des vers. « Tous ces je-nous s’adressent à toi ». Ils parlent de nos corps pétris d’enfance, de blessures, de sensualité. Quand les yeux se ferment sur les disparitions, sur la caste des nantis et des miséreux, « combien d’ascensions /pour prélever au monde notre part infime d’air » ? Parfois emplie de compassion, la mer offre « des pêches miraculeuses », nous fait croire en une île. N’y a-t-il pas « un grain de folie à moudre » avec ces renoueurs qui raccommodent les mots avec leur origine, rejoignant ainsi « le grand texte de l’univers. » ? On partage avec Yorick la couleur du coucher du soleil hivernal et ce qu’il énonce : « seule compte la beauté des gestes. » Des êtres de chair palpitent, nous parlent avec la langue de chair de la poétesse qui a l’art de restituer « ce qui tord le corps » dans la douleur ou la jouissance. Nous approchons notre part de bois vertical, apprivoisons celle de bois horizontal. Immergés dans des vagues violentes ou douces, nous résistons, reliés à nos compagnons morts et vivants. Dans le déluge même, la beauté des poèmes de ce recueil nous offre un radeau que sauveront peut-être les « merveilleux nuages » ?

- Critique de REMY SOUAL, numéro de Janvier-février 2022 de "RECOURS AU POEME" :

Les compagnons du radeau
Chantal Dupuy-Dunier, Les Compagnons du radeau, Les Écrits du Nord, Éditions Henry, 132 pages, 12 euros.

« Dans nos maisons d’enfance / craquait le parquet familier, / comme ces grands sapins / qu’un souffle insistant a rendu vulnérables. / Grincent aussi / les planches du radeau. » : ainsi s’inaugure le voyage initiatique auquel nous convie Chantal Dupuy-Dunier sur cette embarcation fragile impliquant néanmoins l’humanité entière…

Nous sommes tous « les compagnons du radeau », les compagnons d’infortune ou de chance des existences vécues au fil des bonheurs et des malheurs du temps qui passe, avant de connaître la dernière heure, celle du trépas ou du passage vers une autre odyssée, cycle de la vie ou de la mort dont nous, les compagnons, sommes tour à tour les naufragés et les rescapés. C’est le non-sens même de notre condition, au travers de laquelle vivre, c’est apprendre à mourir, que la métaphore du frêle esquif interroge, dans ce fragment clé où les interrogations se croisent jusqu’au sans réponse du mystère : « Sur le radeau, / chaque être ne tend finalement / que vers l’absurdité du voyage. / Jamais le radeau ne s’immobilise. / Il poursuit sa route insensée / jusqu’au lieu où les questions / ne peuvent plus être posées. »

Comment ne pas évoquer la référence à la toile de maître du peintre romantique Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, érigeant aussi en symbole de la destinée humaine un épisode tragique de l’histoire de la marine coloniale française : le naufrage de la frégate Méduse ?

Comment ne pas lire également entre les lignes une allusion aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo derrière le personnage porte-parole de Yorick, dont le nom signifie en grec « le travailleur de la terre » ? À moins qu’il ne s’agisse d’un double de L’Homme qui Rit à travers le rire cathartique, à la fois exorcisme et exutoire, de ce clown-miroir à notre partage entre sublime et grotesque ? Véritable emblème par ce fameux rictus tranchant, blessure et cicatrice, poison et remède, symptôme et médecine, de notre portrait universel d’êtres humains, entre le grandiose d’artistes manqués et le ridicule d’insectes mort-nés ?

« Le rire de Yorick / escaladerait les montagnes / s’il y en avait sur le radeau. / Il grimpe au mât et monte aux nues. / L’océan le porte / comme une flottille d’oiseaux migrateurs, / le répercute de souffle en souffle, / l’amplifie jusqu’au toit du monde. / Ris, bouffon ! / Ris, philosophe ! / C’est la même chose : / il faut être fou pour oser réfléchir à notre condition. / Ris, bouffon, de ton squelette futur / et des cavités de ton crâne » : l’écriture au couteau de Chantal Dupuy-Dunier entre l’éclat mordant du fou du roi, dont la satire sociale fait de ce spectacle sur les planches le théâtre de notre monde, et le brocard insolent du sage ironique, en accoucheur d’âmes en éveil au lyrisme contenu dans l’écrin de ses vers travaillés, comme si nous étions à l’écoute d’un démon socratique, tour à tour négateur ou affirmatif, qui nous soufflerait la dérision de l’aventure collective…

C’est d’ailleurs ce rire de Yorick qui détient le dernier message, moins en trait d’esprit qu’en aveu d’impuissance, face au silence infini de l’immensité de l’univers qui nous dépasse, en véritable pied de nez aux considérations scientifiques contemporaines, l’image d’un abîme trop grand sur le point d’engloutir une terre trop plate et trop petite : « Qui a dit que la terre était ronde ? / Soudain, tu vois se profiler à l’horizon / la gueule grande ouverte, / sépulcrale et bleue, / l’abrupt du gouffre. / Un immense éclat de rire de Yorick, / le dernier. / Nous tombons… » De cette chute sans fin en coup de théâtre d’un récit, qui aurait évité l’écueil du roman trop long, pour lui préférer l’épopée métaphysique mais dans la fulgurance d’une nouvelle au dénouement révélateur du vide et de l’horreur du terme ultime, comme un saut dans le vide, remontent presque les paroles enfouies du début du poème sur la pointe des pieds…

« Ceux des petits, / à l’odeur de caillé, / que leurs mères croquent en bêtifiant, / des larmes de rire plein les yeux. / Ces jeux détournent un temps les pensées / des angoisses au regard fixe des méduses, / qui harcèlent les hommes du radeau, / des peurs livides qui broient leur sommeil. / Au fond d’eux s’allume une lueur venue de très loin, / tremblante comme une lampe à huile / voguant au fil de l’eau. » : éclats de rires cristallins, innocents, ceux de l’enfance cajolée, en conjurations de la peur, détournements de l’insignifiant et de l’abject qui fait donc aussi la trame de notre existence pour libérer cette lueur d’espoir au rire franc, vœu à exaucer, du moins à ne pas trahir, dans ce si vaste et inexorable voyage, si infime en soit le radeau d’aventures, que nous relate cette grande poétesse initiatique…

- 

-13 juillet 2021 : OSVALDO ARIEL TONELLO accompagne son périple cycliste avec ce recueil, dont il lit, de façon émouvante, trois extraits :

Puis trois autres, arrivé à Clermont-Ferrand, en étant parti de Nice 6 jours avant :

Merci à lui !


  • Le crâne de Yorick
  • Ophélie, par Millais

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