Parenthèses

Accueil


Éditions Henry : Jean Le Boël, éditions La Rumeur libre (Andrea Iacovella)
Couverture : Isabelle Clément

Ceux qui les referment sont les mêmes qui les ont ouvertes.

Ce recueil, qui vient de paraître, comporte deux parties, une sur la mort du père  :

 I- "PASSE, IMPAIR ET MANQUE" (Passe un père et (me) manque)

Extraits :

"Ces mots,
couchés sur le papier dans l’urgence,
comme s’ils pouvaient prendre la place des morceaux
de ton corps qui se délite,
le colmater,
des mots semblables à une chair saine, vivante.

Ta présence est devenue celle,
plus aigüe, des absents.

Les souvenirs possèdent-ils un corps
qui laisse des empreintes
au sol de nos cerveaux ?

Tu voulais être "Là-haut",
avoir, disais-tu, la vue sur la plaine,
sur la ferme familiale.
Mais tu ne vois rien.
Plus de sens.
Tu n’as plus de sens,
tu ne t’appelles même plus "Tu"."

Papa, environ 30 ans

 II- "LAISSE DE MÈRE", deuxième partie sur la mort de la mère :

Extraits :

"Tu me délaisses,
je te délaisse.
C’est comme une comptine...
Une comptine pour faire peur
aux enfants méchants.

Je te délaisse,
tu me délaisses.

Petit à petit,
tu te délaisses.
Tu abandonnes ton corps.
Tu t’endors dans tes yeux
pour éprouver l’approche de la mort.

Est venu le temps de Maman est morte...

Comment peux-tu t’effacer,
devenir ce sable broyé
sur le rivage d’une île étrange ?

Laisse de mère,
un peu de silice qui crisse sous les dents de la mémoire."

Maman à 30 ans

Un recueil poignant et fort qui fait écho en chacun de nous.

 Les indispensables de Jacmo, Jacques Morin, dans "Décharge" :
Chantal Dupuy-Dunier :
Parenthèses (Editions Henry)
 Le Magnum - Repérage -
Date de mise en ligne : samedi 23 décembre 2023
Copyright © Décharge - Tous droits réservés

Comment se positionner par rapport à la mort de ses parents ? C’est dans l’ordre des choses.
Les années poussent le tapis roulant. Lentement, inexorablement. Les parenthèses se
referment. Le père puis la mère.
Parenthèses. Ce mot paraît tout de même étrange, dans sa dimension accessoire. La vie de ses ascendants,
n’est-ce qu’accessoire, mineure, secondaire ? Sans doute pas. Ou alors est-ce dans des approximations,
paronymes, dont l’auteure est friande Sédiments, / c’est dit Maman… où l’on pourrait imaginer parents / taisent. À lire
le dernier vers de la première partie : Tu t’es définitivement tu.
Car elle s’adressera d’un bout à l’autre à son père, avec toute l’ambiguïté d’un sujet qui n’existe plus d’une façon
directe en quelque sorte, sans fioriture, n’évitant ni la dépouille d’abord ni le cadavre ensuite. Un visage en
décomposition…

Chantal Dupuy-Dunier aime les métaphores, ainsi celle-ci parlant du caveau : dans le même ventre lapidaire ou du
cimetière : …des cyprès ponctuent les tombes, / hautes bougies votives

Pour les deux, elle retracera les parcours, les vies, avec ces inclinations particulières propres à chacun. On sent
l’éloignement plus prononcé par rapport à sa mère, dont elle ne voudra pas garder une dernière image. Mais
auparavant, il y a ce face à face : tu t’endors dans tes yeux / pour éprouver l’approche de la mort et cette image
bouleversante : La fixité de ton regard me défigure. Avec aussi ta main murex...

Même souci du détail zoomé dans les cérémonies Moi muette, / pas un poème lu, / étranglée. Ensuite, on n’est pas
loin du déni : Une mère cadavre, ça n’existe pas et plus loin une mère en cendre, ça n’existe pas
On a du mal à imaginer l’inconcevable.
Chantal Dupuy-Dunier présente deux tombeaux, allongés l’un près de l’autre au sein d’un même recueil. Chacun est
traité à sa manière. On y trouvera une façon semblable de parler de l’arrachement. Il s’agit chaque fois de garder
une distance lucide avec l’émotion qui submerge le cerveau. Parenthèses décidément refermées pour repartir seule
sur le chemin.
Post-scriptum :
15 €. La rumeur libre éditions : Vareilles – 42540 Sainte-Colombe-sur-Gand

 Une recension de Jean-Paul Gavard-Perret :
Chantal Dupuy-Dunier et les disparitions

Chantal Dupuy-Dunier montre comment le langage ne sépare pas du réel mais ramène à lui. S’y rejoint.
Ici les mots désignent des faits et non des fantasmes et ramènent aux séparations du père et de la mère. L’auteure ne cherche pas à les refouler. D’où une écriture singulière attachée au presque innommable. Ce que les écrivains sophistes biaisent, une telle auteure le redresse. Chez elle le sens ne se limite pas au courant d’un fleuve mais s’enrichit de la pression de ses rives. Et l’artiste en montre le plus insondable.

Le comment dire ne cache pas ici comme trop souvent le comment ne pas dire. Et ce par la singularité d’un langage qui dans sa simplicité échappe à tout "discours".

 Par Mathias Lair| 6 mars 2024|Catégories : Chantal Dupuy-Dunier, Critiques

Parenthèses : voilà un titre plutôt énigmatique. Est-ce celles qui bornent notre chemin, depuis l’avant jusqu’à l’après, faisant de nous… une parenthèse dans le cours des choses ? Il semblerait ici qu’il s’agisse des deux parents défunts : « ceux qui les referment sont les mêmes qui les ont ouvertes ». On peut y voir une charge agressive : ils n’étaient donc qu’une parenthèse ! On apprendra au fil de la lecture que le père a manqué à l’enfant, et que la mère l’a délaissée.

Chantal Dupuy-Dunier ne nous a pas habitué à ce type de texte, on perçoit bien qu’il fut une urgence pour elle. Tant est fort le besoin que nous ressentons tous de retracer l’histoire au moment du décès de père et mère. D’inscrire des mots sur la dalle :

Ces mots
couchés sur le papier dans l’urgence,
comme s’ils pouvaient prendre la place des morceaux
de ton corps qui se délite

On comprend dès lors que le texte tienne autant du récit que du poème. Pourquoi aussi il se lit d’une traite, comme si nous étions à la recherche de l’histoire familiale de l’auteur ; l’histoire de sa genèse puisque le récit des origines est à l’origine de toute histoire. Est-ce pourquoi celles-ci sont toujours reconstruites afin de donner à lire une légende où les ancêtres sont toujours valeureux ? Du coup nous voilà gonflés au narcissisme, fiers de nous et de notre tribu… Rien de tel chez Chantal Dupuy-Dunier, elle nous fait voyager sur l’autre versant de l’histoire, celle que l’on balbutie dans les larmes et l’amour.
La première partie du livre porte comme titre : Passe impair et manque : le père est passé, il a manqué, quel impair a‑t-il commis ? Avant tout celui de mourir, dépouillé de lui-même :

changé en un autre que mon père.
Réduite, sa tête,
comme par les Jivaros
Nez busqué
avec cette trace de piqure
sous le menton
On t’a vidé de ton sang,
Vampirisé

Pendant neuf mois (soit le temps d’une naissance ?), la fille imagine la dissolution, la dislocation du corps paternel – un corps qu’elle aima pour le voir ainsi dans sa matérialité ; d’où cet érotisme noir où quelque chose du corps de la fille est enterré avec celui du père, avec lui elle endure le froid sous terre, elle assiste à la décomposition de son visage, la perte de son sourire, jusqu’à l’insoutenable :

Et les vers…
Non !
Ton ventre d’où je viens.
Vaine vendange des vers

Tant fut intense la fusion amoureuse.
La seconde partie du livre est titrée : Laisse de mère. On appelle « laisse de mer » la bande de débris déposés sur la plage au gré des marées, composée d’algues, de bois mort, mais aussi de déchets abandonnés par les humains. Nous voici donc prévenus !

Tu me délaisses,
je te délaisse.
C’est comme une comptine…

Il semblerait que la mère fut aussi abandonnée que la fille, sur le sable au gré des marées :

Naufrage de tout ce que tu aimais,
Épave rejetée sur le rivage,
ma mère

Je n’en dirai pas plus, au lecteur de découvrir le fond de l’histoire…
La fille n’ira pas saluer la mère agonisante. Ni son cadavre avant la clôture du cercueil. Son corps va disparaître, enfourné dans le crematorium, la fille est là :

Moi muette,
pas un poème lu,
étranglée.

C’est le père qui lui donna les mots. Quant à la mère : « de chair et de lait / de lèvres et de mains aimantes », ainsi fut-elle en un temps perdu, depuis longtemps semble-t-il.
Un amour contrarié, donc. De sa mère, l’auteur dit : « l’imparfait porte bien son nom ». Et cependant :

Dans mon miroir,
c’est ton visage éteint que j’aperçois désormais.
En vieillissant, je te ressemble, ma mère.

… Telle est la thèse sur les parents de Chantal Dupuy-Dunier …

 Chantal Dupuy-Dunier / Parenthèses
Publié le 20 mars 2024 par Angèle Paoli dans "Terres de femmes" :
<< Poésie d’un jour

" ... la dernière branche
de notre arbre généalogique... "
Photo : G.AdC

Toujours ne rime pas avec amour,
mais avec mort.

Je veille de loin sur ta dernière veille.
De loin, c’est comme rien.
Tu vas franchir le passage,
« seule et sale » disais-tu…
Allitérations, alitée ma mère,
malade de l’ultime maladie.

Je ne serai pas là pour soutenir ta main,
toi qui tenais la mienne pour mes premiers pas…
ta main momifiée vue sur les photos,
ta main devenue serre,
ta main murex,
doigts nacrés,
raidis avant le cadavre.

Née dans le ventre de ta mort,
je ne danse plus les mots,
souffle coupé à l’unisson du tien.

La fixité de ton visage me défigure.
Ta bouche grande ouverte ne laisse plus passer les mots.

Déchirés ta chair,
ton ventre et ma naissance.

Ô conque où ont résonné
les bulles de mes premières voyelles.

Ô la caverne soie de ce ventre
qui a abrité mon corps,
l’a porté jusqu’à la déchirure […]

Ton agonie…
Comme ça peut être long des points de suspension !

Ton temps suspendu,
aux soubresauts épileptiques.

Le mien aussi
qui se balance à la dernière branche
de notre arbre généalogique.

IMG_0170

Chantal Dupuy-Dunier, « Laisse de mère » in Parenthèses, Vignette de couverture Isabelle Clément,
Les Écrits du Nord, Éditions Henry 2024, pp.74, 75, 76, 77, 79.

 Chantal Dupuy-Dunier / Parenthèses / Lecture de Gérard Cartier
Éditions Henry / Écrits du Nord, 2023)

Rites de passage

Certains recueils sont de l’ordre des rites – de ceux qu’on a de tous temps voués aux grands passages de l’existence. Quand ils naissent d’un deuil, ils font plus que le sanctifier, plus qu’assister qui en est frappé : ils nous aident, nous lecteurs, à affronter nos propres épreuves, et notre impermanence. Quelques livres, écrits dans le vertige d’un amour précocement arraché, ont ainsi marqué durablement notre époque – Du mouvement et de l’immobilité de Douve, par exemple, ou Quelque chose noir. Pour n’être pas lestés de cet inadmissible, les recueils écrits en mémoire de parents disparus, en donnant voix au chagrin, en nous remplaçant si nous avons manqué, n’en sont pas moins troublants.
→ Parenthèses est le livre de ce double deuil.

Chantal Dupuy-Dunier, qui dit n’avoir pas su dans l’occasion trouver les mots pour dire la perte, y revient des années plus tard, dans une composition en diptyque : "Passe, impair et manque", sous-titre où, sous le jargon des cartes, qui rappelle que nos vies sont filles du hasard, on entend Passe un père, et manque ; et un explicite "Laisse de mère". Ce ne sont pas des thrènes, mais des pages de carnet aux notations rapides, de brefs poèmes « couchés sur le papier dans l’urgence », puis au fil des jours, dont elle fait une cérémonie retenue, sévère, modeste, nécessaire.

De ses parents disparus, de ces deux parenthèses dans le néant, nous saurons peu de choses, mais ce peu est tourmenté. Un père issu de la campagne, assez brillant pour se faire ingénieur, bientôt happé par la folie, interné, soumis aux électrochocs, longtemps absent au monde et à sa famille, avant de trouver un apaisement tardif. Une mère dont les années sont scandées par les deuils précoces et les abandons, qui fait face sans faillir. Ces événements douloureux, seulement évoqués, colorent légèrement le recueil, lui impriment le sceau de la réalité sans l’arracher à l’universalité. Ces deux vies, moins minuscules que d’autres sans doute, mais à quoi l’on peut s’accorder, ces deux vies à peine individualisées valent pour toutes.

La section en mémoire du père est très singulière. Ce qui impressionne, chez Chantal Dupuy-Dunier, c’est son matérialisme absolu. Nous sommes chez Lucrèce. Il n’y a pas, dans cette opération de deuil, la moindre transcendance – ¬ pour autant que quelques images figées, des émotions presque aveugles, des paroles du passé qui subsistent en nous, ou qui font résurgence dans l’écriture, ne relèvent pas d’une sorte de transcendance à usage personnel. Son imagination s’attache au corps sans vie, enfermé dans des « parenthèses en bois », livré à la consomption, s’effaçant au fil des saisons. Cette inspiration noire, qui relève d’une longue tradition (qu’on pense aux transis sculptés sur les dalles ou aux vers sépulcraux de Chassignet), s’incarne pourtant dans une forme très tenue, loin de la prolifération d’images qu’appelle chez d’autres ce sujet.

Trois mois déjà.
Là-haut, ton corps se dissout petit…

Autour du cimetière,
quelques bourgeons osent esquisser le printemps.

À l’intérieur, des cyprès ponctuent les tombes,
hautes bougies votives.
Les vœux formés en ces lieux ne se réalisent jamais,
ils se dissolvent avec les corps.

La mort prélève hanches, cuisses et sexe,
artères et cœur,
comme un boucher.

Quant à la mère, qui est montrée « malade de l’ultime maladie », se délaissant peu à peu, se desséchant, puis s’éteignant seule, sa mort requiert un tout autre registre. Sa fille, en effet, se voit privée de cette amère ressource de l’esprit, l’imagination. L’incinération, violente, rapide (« On préfèrerait […] la lenteur d’un bûcher, / des rites de passage »), l’a réduite à presque rien, à « la plus petite des matriochkas » : une urne posée sur une tombe, qui dissuade d’aller y honorer celle qui n’y est pas, qui trouve son vrai tombeau dans ce livre…

Sur ton sable :
des lettres froissées,
des objets morts.
Les morceaux de verre dépolis
voisinent avec un collier décapité,
la nacre de coquillages écrasés
et trois bagues coupées.
Ces anneaux tenaient tes doigts,
se souvenaient d’un lien.

Naufrage de tout ce que tu aimais.
Épave rejetée sur le rivage,
ma mère.

…lequel finit sur cette leçon, commune à tous, mais que tous ne s’avouent pas : « Depuis ta mort, / je n’ai plus jamais été enfant. »

→ Gérard Cartier pour Terres de femmes

Tombe de mon père à Bonnieux
Tombe de ma mère à Manosque

Un spectacle poésie-musique "PARENTHESES", tiré de ce dernier recueil (éditions Henry/La Rumeur libre) :
a été donné le SAMEDI 2 DECEMBRE 2023, à 14 heures, à la LIBRAIRIE DES VOLCANS de CLERMONT-FERRAND, 80 Bd Mitterrand. Il a rassemblé 45 personnes dans le patio plein pour l’occasion.
Avec, au violoncelle : Lionel Michel, professeur au conservatoire de Clermont, Dominique Mottet, Frédérique Chassaniol, récitantes, conteuses dans l’association "Conte-ci, conte-ça" et moi-même.
Lionel Michel a interprété, entre autres morceaux, un remarquable "Mort à Venise" de Mahler, une première pour un violoncelle seul.



Site réalisé avec Spip | Espace privé | Editeur | Nous écrire